Les Carrossiers
Un texte de Robert Cantarella | 2024
Edition Al Dante
Robert Cantarella est édité pour la première fois par les éditions Al Dante. Le livre Les Carrossiers. Le texte est la reconstitution d’un cours d’Antoine Vitez dans lequel Robert Cantarella a fait ses armes pour devenir parisien lui qui venait de loin, de la province de l’art théâtral, de la province géographique et mentale et sociale. Se mêle la description d’un cours et les remontées affectives de son parcours.
ROBERT CANTARELLA
LES CARROSSIERS
Mais en même temps je ne perds pas un instant le sentiment de l’importance extrême de ce fait : en dehors des minutes de l’ivresse créatrice, nous tous et moi tout le premier avons besoin de données précises, de plus en plus précises sur ce que nous sommes en train de faire.
S.M Eisenstein
I
JE M’ENNUIE SOUVENT AU THÉÂTRE
Comment pouvait-on s’endormir
Antoine Vitez esquisse un sourire retenu, une déflagration rapide, nette, sans bavure, un coup de cutter. Un sourire étire le rictus, il nous rassure. J’ai besoin d’être rassuré ou bien je me laisse aller sans comprendre sa manière de jouer au professeur. Les autres y arrivent ou font semblant, pareil que moi. J’ai une palette d’expressions pour signifier que rien ne m’échappe alors que tout me contourne. Je dessine une figure : joues aspirées, hochement de tête, regard jeté loin, très loin, en plein large, sans illusion de le voir revenir à la source du sens. Deux filles hochent la tête elles aussi pendant le cours d’Antoine Vitez. Il tourne le visage, scrute, inspecte avec œil-animal pour deviner la consistance d’une proie. La proie c’est le sens. Le sens en l’air, entre nous, dans la salle de répétition ingrate du Théâtre National de Chaillot. Il surveille nos mines ou bien il guette nos défigurations. Ça doit s’imprimer sur nos faces après la scène présentée par les deux filles. La circulation des attentions est un champ d’attractions et de répulsions. Il aime ça, je ne le sais pas encore. Je ne comprends pas pourquoi il se retourne sans cesse pour guetter nos visages. Pour espérer un effet lisible ? Il ne s’en lasse jamais. Il se tient en cruche au bec verseur dont le liquide serait son regard glacé. Il espère quoi ? Que l’une dégaine son intelligence ? Le temps se dilue, une mélasse entre nous. Et nous ? Une autre mélasse. Il réalise un amas de matières se coagulant, composé de doute, d’espoir, d’incompréhension, d’attente, de paresse, d’admiration, puis, ilparle. Il n’arrête plus. Le mouvement de tête d’Antoine Vitez depuis la scène vers nous bat le tempo de ses assertions curieusement interrogatives, en nous regardant, en espérant se convaincre, peut-être. Le battement de tête et lesregards balancés sont les prises de température de l’ectoplasme apparu après la scène. Il insiste sur la consistance que le théâtre fabrique entre nous, un corps mobile, fluctuant et flottant, un spectre, un troisième élément, un échoà la suite d’une représentation. Antoine Vitez est en train de se demander si le théâtre est encore capable de changer nos esprits, donc nos expressions. Il espère des empreintes tangibles, les signes d’une éclaircie, d’une cicatrice pourquoi pas. Pourvu que son regard ne tombe pas sur moi, la pierre tombale, il comprendra que je ne sais pas quoi dessiner avec ma bouche, alors je la garde légèrement entre ouverte. En nous dévisageant il n’est plus certain que le théâtre ait encore un effet sur nos jeunes mines sérieuses, en attente de son verdict. Antoine Vitez pivote sa tête après avoir vu la scène jouée. Il essaye de capter une fréquence, une suite, pour y répondre. Que reste-t-il : une retombée après l’exposition d’une scène ? Un sens est joué sur la surface du plateau au risque de le perdre. La mise de la scène est une mise. Le bonheur à l’instant du pari d’un sens est sans équivalent. On est làpour ça, pour miser du sens, pour assister au mal tourné, pour la plaisanced’un chemin de traverse aperçu au hasard d’un passage de scène. Antoine Vitez ausculte le plateau, la salle, il diagnostique en quoi le théâtre nous change. Nous sommes assis, serrés, dans la petite salle tarabiscotée et mal éclairée du Théâtre National de Chaillot. Je me suis inscrit au cours qu’il dirige car son théâtre me fait de l’effet. L’effet Vitez : la jouissance solitaire à la lecture d’une phrase me permettant d’étendre infiniment mes membres fantômes devient un plaisir à plusieurs dans une salle de théâtre quand je vois une mise de Vitez. Je m’ennuie souvent au théâtre. Je suis toujours triste en regardant des personnes vivantes exécuter des mouvements decarton. Sensation de peine capitale devant les simagrées des adultes se défaisant de leurs vêtements sociaux pour paraître encore plus pliés dans les atours de leurs intentions de jeu. C’est une rencontre grisée, terne. Pour le moment je ne sais pas comment me composer une figure pour éviter de passer une scène dans ce cours de théâtre. On passe des scènes dans les cours de théâtre en jouant devant les autres, en exécutant une scène. Et puison attend les effets du jeu. Antoine Vitez reçoit la précipitation des effets avant nous. Rapace plongeant sur le sens il tire une fusée éclairante en quelques phrases et contorsions, puis noir. Qu’est-ce qu’il a compris pour afficher ce sourire, pour que nous sentions un événement sans savoir de quoi il est fait ? Une durée de scène transformée en densité, en différence ? Les mouvements, les voix des joueuses deviennent une autre consistance, une altération ? Je ne sais pas, ça va trop vite, ou au contraire ça prend un temps d’escargot patient, trop loin de ma précipitation à courir vers le sens à tout prix. Pas si grave pour l’instant, l’enseignement passe par la copie. Pour l’instant je copie les réactions d’Antoine Vitez réagissant à la scène que viennent de jouer deux élèves. Je jubile, comme lui, à cause de l’audace de l’une d’entre elles cassant son jeu. Casser le jeu, il faudra insister, revenir,peut-être même y rester. En cassant le jeu il est possible de voir l’intérieur de l’interprétation, une autopsie que Vitez affectionne, je le saurai plus tard. En heurtant les conventions de la représentation, en déjouant les harmonies prévues il permet d’assister aux rouages, aux organes du jeu, non pas à l’intériorité de l’interprète, surtout pas de ça, mais à la mécanique du mouvement de la représentation. Pour certain cela est insupportable, la cadence dysharmonique entretenue laisse voir ce que jouer pourrait être. Je le comprendrai, mais je le sais déjà, d’un savoir sans formulation, au moment de l’adolescence quand le biais des adultes colmatant les enjeux de leur mécanique saute aux yeux. À Marseille quand les opinions circulent je comprends et entends les fausses positions du corps, les écroulements poussiéreux de la parole. Je sais sans savoir quand ça parle mal. À Marseille on dit il me parle mal, et il n’a pas de figure. Celui qui serre au plus près une intention sur un masque pour préserver l’idée du naturel, pour faire croire à une immédiateté entre un sentiment et son expression, celui qui ment n’a pas de figure, ou me parle mal. Je devine que parler bien c’est risquer pour dire sans se soucier de l’aspect du corps disant. Parler bien donc se reprendre, répéter, bégayer, anoner dans le noir du sens, se jeter sans coup férir dans le son du sens, sans crier gare. L’adolescence ne fait que ça. Dans la salle de Chaillot nous en sommes à peine sortis, nous en avons encore les stigmates. Ayons des sourires sans préparation psychologique, crayonnés au visage, des sourires en nervures et plis de joues sèches, puis interrompons le dessin pour observer intensément la scène, perdons-nous dans le compte des secondespour espérer un commentaire d’Antoine Vitez sur la scène vue. Cherchons des phrases en tête sur l’état de la réalité perçue, loin du déjà entendu. Cherche Robert, la suite de mots qui rendent compte de ton besoin de dire,pas ce que tu as compris tu seras épuisé ou étouffé ! Écoute ta voix pour l’instant recouverte d’une couche de feutrine empêchant de joindre les mots d’une part et ce qui se passe d’autre part ! Ne blesse pas ta voix intime, elle essaye de se frayer un chemin pour cerner le contour de ce que tu as compris, mais n’interprète pas, surtout pas ! Ne fais pas le malin qui se substitue à la réalité de la scène jouée pour en faire autre chose ! Lui, Vitez,va contourner l’état de la réalité volumer la scène, lui fournir une légende. Robert ? Oui ? Entraine-toi tout seul, donne des légendes aux états de la réalité ! Je le fais tout le temps, mais ma voix est insouciante de son versant sonore, en friche. Sa voix est métallique, désuète et fière. Nous l’imiterons plus tard. Nous imiterons l’imitateur. Je l’imiterai provisoirement pour vocaliser à sa place. Copier en se diluant dans le corps d’un autre par l’orifice de la voix. Se baigner chez l’autre est une jouvence. Copier pour s’éloigner de soi, pour entrer en dépossession, en profiter et revenir chez soi plus souple, plus débraillé, plus sexué par l’autre, parlant à la place, prenant la place. J’imite sans cesse pour devenir. À une époque d’avant tout cela, avant toutes les constructions pour devenir, je copie la position des bras du frère, l’aisance à s’exprimer d’une cousine en laissant dégouliner un regard, l’attitude concentrée qui fait croire au sérieux. Je copie le dessin desexpressions de ceux qui m’impressionnent. Au lycée Saint Tronc je ne sais pas encore qu’une empreinte est la preuve d’une profondeur. Je vole l’éclair de l’arcade sourcilière de celui que j’aime. Ici aussi, dans le cours d’Antoine Vitez, j’emprunte une jambe allongée et l’autre repliée pour suggérerl’aisance d’être au monde. J’imite les corps relâchés, élastiques. J’écoute les voix pendant leurs émissions. Je singe les voix qui savent me persuader ou me perdre. Les voix sont les fuites du sens. En jouant la scène, les filles ont fait fuir du sens sous la forme de jeux.
II
LA SCÈNE EST DANS LA CUISINE
Le rideau se soulève un peu
Je veux faire de la mise en scène, je ne sais pas comment. La mise me brûle les extrémités du corps. Dans l’écho de la déflagration de la scène, Antoine Vitez se tourne vers nous, œil, épaule, buste, hanche, bien après jambes fines, des allumettes grésillantes hachurent l’espace. En suivant la pente de sa découverte il se prend pour Antoine Vitez, l’expédition d’un sentiments’ouvre en même temps qu’il l’exprime. Le sens ne préexiste pas, jamais, il se rassemble au moment de son expression. Le bonheur de se lancer depuis le perchoir de la voix dans le bain de la signification, apprendre à y survivre, momentanément, le temps que les figures de sa parole prennent formes. Je saisis la jouissance du saut dans la parole pour qu’elle dise dans sa place. La voix s’ajuste au corps par à-coups, ça pousse dans les torsions du buste pour faire sortir le jus de la voix. Il se tord la chair pour sonner le sens. Il ne veut pas de gravité, d’un centre de gravité. Peur du centre, peur de la gravité, peur de quoi Antoine ? Je sais sans savoir que le mouvement incessant de la parole évite la tombée du sens dans le moule de la norme. Les corps de ceux qui parlent à Marseille quand ils affirment en plantant les jambes dans le sol, et que les sons vides, pleins de vides, veulent effrayer par la certitude d’uncentre de gravité, sous les couilles pleines de vide elles aussi du marseillais qui sait que son corps bougeant ne lui dira rien de plus, il est alourdit par l’idée du poids de ses testicules-certitudes. Vitez coupe l’espace en diagonales audacieuses vu l’étroitesse de la salle, écrivant à haute voix sa lecture d’une scène jouée par deux filles figées sur la petite scène dépourvue de charme du Théâtre National de Chaillot. La pensée en train de se dire est une pratique sportive. C’est la première fois que je regarde quelqu’un s’entrainer en parlant. Il nous scrute encore, son visage-renard guette.Comment dire ou comment taire ? De toutes les façons sa parole va ouvrir une brèche d’opinions. Je le sais quand une voix coupe le silence plein de pensées, que les opinions fusent en cascade. Par exemple quand mon père taiseux garde pour lui les idées, les fulgurations qui le peuplent comme tout le monde, alors ma mère parle pour deux. Elle ne laisse aucune idée à l’état de jachère. Non, elle coupe le silence comme la nourriture, pour que cela passe mieux, comme la scène passée mais toujours dans l’écho des silences frétillants de notre assemblée. La voix se jette la première dans le bain du silence plein des poissons de désirs de parler et déborde d’idées inexprimées. Ou bien, dans la cuisine, quand elle assume son rôle de femme d’ouvrier, que tous les jours, tous les midis, tous les soirs, le repas est sur la table pour le mari et le fils, pour ceux qui ont travaillé à la carrosserie. La scène est ordinaire, les hommes aux deux extrémités de la table pour que la femme puisse facilement se retourner vers la cuisinière et l’évier. Elle est active, c’est le moment de son activité, de sa dépense, elle joue à la femme qui assure le repas, tous les jours différents, tous les jours réfléchis pour que les hommes soient heureux, puissent retourner au travail après la courte sieste pendant laquelle je copie les bras du frère. La scène est la cuisine, autour de la table je m’appuie contre le mur dans mon dos, père à jardin, frère à cours, sœur spectatrice et mère au jeu. Elle parle et coupe et extrait du four et passe sous l’eau. Elle pose des questions, s’intéresse aux activités du garage, elle parle encore de sa matinée, elle monologue laissant faire à son corps ce qu’il doit et connaît depuis la nuit des mères. Comme Vitez qui extrait la scène du four du plateau pour nous demander de gouter à la critique. Mais il y ajoute, et ma mère aussi, des effets de cuisinier. Il laisse à penser qu’il ne sait pas comment cela peut être aussi bien cuit. Nous réagissons, nous sommes sous un charme. Nous réagissons sans savoir exactement pourquoi. Je réagis sans savoir pourquoi. Je ne devine pas pour les autres, d’ailleurs je pense être le seul à ne pas comprendre précisément ce qui se joue pendant les coursd’Antoine Vitez, mais l’effet de groupe, de milieu artistique forme un corset terrifiant, excitant, je ressemble enfin aux autres. Je dois réagir puisqu’il semble que quelque chose soit drôle. Les réactions d’Antoine Vitez me relient pour un temps aux êtres humains rassemblés dans la salle de Chaillot. Je l’ausculte pour admettre ce que je perçois, pour comprendrel’art du théâtre. Il dit souvent l’aaaaart du théâtre en étirant la voyelle A. Plus tard, j’imiterai la voix de Vitez, je copierai le copieur, je remonterai le diagramme de ses gestes, de ses mouvements, je parlerai, je penserai depuis sa voix. Je me loge dans des voix, je me pose sur la vague d’une voix et elle me déplace vers des zones nouvelles, des régions qui étaient inaudibles avant. La parole faite de remous, de creux, de paysages, de tourmentes. Enfant je regarde la bouche, l’origine de la voix et ses spirales sonores. La voix est l’organe de la bouche. La voix dit tout ce qu’il faut savoir, penser et faire. Voix toujours déjà morte une fois passée, j’essaie de la recopier en tête en y collant le dessin de sa bouche. Vitez a la bouche coupée au cutter et la voix va avec. Je ne connais pas encore le plaisir d’une langue qui dit bien le son et le sens. Frissons garantis quand la langue touche d’autres langues, je comprends que les langues sont sommées de se toucher au théâtre. Le théâtre ne vaut que pour la mesure de la distance de langue à langue, la sensualité est la raison d’être de l’aaaart du théâtre. Il le répète avec un soupçon d’emphase, avec les jambes chancelantes qui sont ses portiques méticuleux mais fragiles.